
Un biographe peut-il, à sa manière, contribuer à rompre l’isolement des personnes âgées ?
Lors d’une conférence consacrée au bien vieillir à laquelle j’ai assisté, Marie de Hennezel, psychologue clinicienne et psychanalyste, a évoqué le fossé qui se creusait entre les générations sur la question de la vieillesse et l’image souvent négative que notre société renvoie du grand âge. Les échanges avec la salle m’ont fait réaliser que ces personnes âgées avaient parfois simplement besoin d’être écoutées. J’ai été particulièrement touché par une dame qui, la voix tremblante et les yeux embués, a témoigné du fait que ses enfants refusaient de parler avec elle de sa vieillesse et de sa fin de vie.
En tant que biographe professionnel, mais aussi biographe hospitalier, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien avec mon métier. J’ai alors voulu mesurer l’ampleur du phénomène pour en proposer un article. Le constat est alarmant et mérite qu’on s’y arrête afin d’analyser la situation. Face à ce drame de société, chacun à un rôle à jouer. Et je crois sincèrement que le biographe peut lui aussi apporter sa contribution. C’est cette conviction que je souhaite partager avec vous dans cet article.
Il est important de préciser les choses avant d’aller plus loin : solitude et isolement ne désignent pas la même chose :
Si le sujet vous intéresse, je vous invite à consulter le très complet troisième baromètre « Solitude et isolement : quand on a plus de 60 ans en France », publié en septembre 2025 par les Petits Frères des Pauvres :
Je ne vais donc pas le détailler ici, mais juste vous partager quelques chiffres qui m’ont pour ma part interpellé :
L’isolement s’installe rarement brutalement. Il progresse, souvent silencieusement, au fil d’évènements qui s’accumulent :
Viennent également s’ajouter des situations aggravantes avec la précarité ou des caractéristiques liées au territoire : rareté des services de proximité (transports, commerces, professionnels de la santé…) ou problèmes d’accès au réseau internet.
L’isolement est un véritable enjeu de santé publique. Plusieurs études scientifiques ont mis en avant les conséquences de l’isolement chez les personnes âgées. L’isolement social augmente le risque de mortalité prématurée d’environ 29%. La solitude pourrait augmenter de 40% le risque de démence. Le lien entre isolement et santé physique est également documenté avec un risque accru d’AVC, de maladies cardiovasculaires et d’affaiblissement du système immunitaire.
Au niveau psychologique, une autre conséquence de l’isolement discrète et délétère est celle de la perte d’estime de soi. Quand plus personne ne vient voir une personne âgée, elle se renferme, se replie et pense qu’elle n’a plus rien à apporter à personne. Elle est privée du regard de l’autre et estime qu’on ne s’intéresse plus à elle ou à ce qu’elle peut raconter. La perte d’autonomie peut entraîner un glissement vers la dépression et même le suicide.
À noter aussi que l’isolement social rend les personnes âgées plus vulnérables face au risque de maltraitance ou d’abus de faiblesse.
Loin de moi l’idée de faire culpabiliser les uns ou les autres (d’ailleurs 3,2 millions de personnes de plus de 60 ans n’ont pas d’enfants). C’est un constat de société : les enfants vivent de plus en plus loin et sont happés par leur quotidien, les petits-enfants grandissent et s’éloignent également, et les amis disparaissent un à un.
À nouveau, je vous renvoie à l’association des Petits Frères des Pauvres qui, dans son baromètre, propose 15 solutions structurées en quatre grandes thématiques :
En avril 2024, la loi « portant mesures pour bâtir la société du bien vieillir et de l’autonomie » a acté la création des services publics départementaux de l’autonomie (SPDA) pour simplifier les démarches des personnes âgées et de leurs aidants. La plupart des CCAS (Centre Communal d’Action Sociale) tiennent également un registre des personnes isolées de la commune pour orienter vers les dispositifs disponibles localement. Les caisses de retraite (CARSAT, CNAV, MSA…) financent également des actions de prévention du bien vieillir.
De nombreuses associations agissent également auprès des personnes isolées :
La problématique du lien social est au cœur du métier du biographe. Par définition, le biographe écoute, accompagne, dialogue et passe du temps avec la personne. En tant que biographe hospitalier, je suis particulièrement sensibilisé à la situation des personnes vulnérables. Si, en biographie hospitalière, les effets bénéfiques d’un accompagnement biographique sont avérés (voir article : La biographie hospitalière, la vie jusqu’au bout), les bienfaits sont identiques pour une personne âgée isolée à domicile.
Une des caractéristiques de l’isolement est l’absence de perspectives dans des journées qui se ressemblent toutes. Introduire le rituel du rendez-vous avec un biographe, une ou deux fois par semaine, recrée un cadre et une sorte d’attente positive. Stimulée par ce travail biographique, la personne se prépare, anticipe et redevient active dans un projet dans lequel elle va s’investir.
Quand les principales interactions d’une personne âgée sont souvent celles liées aux soins (médecins, auxiliaires de vie, infirmiers…), le biographe est un des rares intervenants extérieurs sans objectif thérapeutique. Il occupe une place unique, distincte du soin. Il n’est pas là pour soigner, mais pour écouter sans aucun jugement.
Comme le dit Marie de Hennezel, les personnes âgées ont souvent juste besoin qu’on s’intéresse à elles. Elles veulent qu’on leur permette de parler de ce qu’elles vivent et de ce qu’elles ressentent.
Lors de ma formation en biographie hospitalière, j’ai découvert quelque chose qui continue à guider ma pratique. Les personnes les plus fragiles n’ont pas seulement besoin qu’on les soigne. Elles ont aussi besoin que quelqu’un s’intéresse à leur histoire. Bien souvent, elles parlent moins de leur maladie que de leur vie. C’est cet espace que je leur propose en tant que biographe. Mon rôle n’est pas de venir voir une personne par devoir ou pour combler un moment. Je viens pour elle et pour son histoire. Elle redevient le personnage principal d’un récit que je vais écouter pour le transformer en un écrit qui reste et se transmet. Se sentir à nouveau digne d’être écouté, c’est se sentir digne d’exister. Le processus qui se met alors en place va permettre de restaurer l’estime de soi.
Avec un accompagnement adapté pour lequel j’ai été formé, confier son récit permet également de se libérer et de s’alléger. Marie de Hennezel rappelle qu’il est compliqué de bien vieillir quand on porte des regrets, des remords, de la culpabilité ou de la rancune. En confiant cela à un biographe, la personne va reconsidérer les évènements et les analyser d’une nouvelle manière. Comme ce que l’on constate en biographie hospitalière, elle va se libérer pour mieux s’apaiser.
Se pose alors la question du financement d’un accompagnement biographique. Comme je l’ai déjà expliqué dans un précédent article (Le véritable coût d’une biographie), la biographie a un coût. Et, au vu de l’argumentaire ci-dessus, on se rend compte que l’isolement touche toutes les catégories sociales sur tout le territoire qu’il soit urbain ou rural.
Si une personne âgée s’isole et ne semble plus avoir de projet, mais qu’elle est en mesure de financer elle-même un accompagnement biographique, l’idée sera donc simplement de lui glisser l’idée pour qu’elle puisse entrer en contact avec un biographe si elle le souhaite.
Autre possibilité lorsqu’enfants et petits-enfants se regroupent ensemble pour offrir cette prestation à leur proche, ce qui est déjà un geste très fort de considération envers lui. Des cagnottes en ligne sont également faciles à mettre en place (voir article Et si vous offriez une biographie ?).
Autre alternative à laquelle j’aimerais beaucoup contribuer d’une manière ou d’une autre : celle de la gratuité totale sur le modèle de la biographe hospitalière. Cela sous entend une prise en charge collective qui passerait par les associations et les structures qui œuvrent dans le domaine et qui deviendraient les prescripteurs d’un accompagnement biographique.
Je ne prétends évidemment pas que l’accompagnement biographique soit la solution miracle à l’isolement des personnes âgées. Face aux chiffres alarmants, la responsabilité est collective : famille, associations, communes, professionnels de santé ont chacun un rôle à jouer.
J’ose croire cependant à mon niveau que je peux apporter ma contribution à cette situation. À l’heure où sont souvent mises en avant uniquement des solutions technologiques ou médicales, le besoin fondamental est parfois simplement celui du lien humain. Ma mission de biographe est justement d’aller vers les personnes âgées, de les écouter avec une attention réelle et de transformer cette écoute en une trace qui portera une mémoire. Je leur redonne aussi leur place de témoins essentiels de notre mémoire collective. Et n’oublions pas nous non plus que nous serons nous-mêmes un jour ou l’autre les « vieux » de demain.
Alors si vous connaissez un proche qui pourrait avoir besoin de cette écoute ou si vous travaillez dans une structure ou une association qui agit contre l’isolement des personnes âgées, contactez-moi.

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