
Lors de la refonte de mon blog cet été, en répertoriant mes différents articles, je me suis aperçu que je cherchais régulièrement à définir ce qu’était un biographe. Par contre, je n’avais pas encore précisé ce qu’il n’était pas.
Pourquoi cette démarche ? Parce que, depuis le début de mon activité, j’ai été interrogé par différentes personnes qui n’arrivaient pas forcément à bien cerner les contours de mon activité de biographe.
C’est ainsi que l’on m’a déjà demandé si j’aidais à remplir des documents administratifs, si je faisais des recherches sur des ancêtres disparus et on m’a même affirmé un jour que les entretiens avec moi étaient mieux qu’une séance avec une psy !
Pourtant, même s’il convient d’apporter des nuances, car certains exercent plusieurs de ces activités en parallèle, non je ne suis pas écrivain public, non je ne suis pas généalogiste et non je ne suis pas thérapeute. J’ajouterai à cela deux autres distinctions qui me semblent intéressantes : je ne suis pas non plus journaliste et je ne suis surtout pas une machine à écrire.
Dans cet article, je vais vous expliquer les différences et les similitudes qui font que l’on peut en effet parfois faire des confusions entre plusieurs activités distinctes et complémentaires.
C’est dans ce domaine que la confusion avec le biographe peut être la plus facile. En effet, dans les deux cas, nous écrivons pour quelqu’un d’autre. Pourtant, la démarche n’est pas la même. L’écrivain public est principalement là pour vous assister dans vos démarches administratives ou juridiques. Il va rédiger pour vous des courriers officiels pour des institutions (impôts, sécurité sociale, notaires, avocats…). Mais également des notes de synthèse, des rapports ou des lettres de motivation. Son rôle est aussi celui du lien social et de la médiation entre l’usager et la complexité administrative. Et enfin, il peut aussi intervenir sur des écrits à caractère personnel. Il écoute, soutient et traduit la demande qu’on lui fait.
Ce métier n’est pas réglementé, mais il existe des formations spécifiques au métier d’écrivain public ainsi que des associations professionnelles. Il existe notamment l’Académie des Écrivains Publics de France (AEPF) ou le Syndicat national des prestataires et conseils en écriture (SNPCE). Ce dernier regroupe d’ailleurs également des biographes, puisque j’en suis adhérent.
La différence entre l’écrivain public et le biographe tient principalement au fait que l’écrivain public va répondre à une demande précise, ponctuelle et souvent urgente. Sa mission est fonctionnelle avec un objectif clair, mesurable et souvent une échéance courte. De mon côté, en tant que biographe certifié, je me situe dans un accompagnement au long cours, sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Je construis une relation avec mon interlocuteur pour faire émerger des éléments qui apparaissent au fur et à mesure et qui touchent à l’intimité, aux ressentis et à la vie de la personne.
C’est pour cela que je suis formé pour écouter, pour questionner, pour relancer, pour revenir sur un souvenir ou un détail qui pourrait sembler anodin. Mon objectif premier n’est pas d’écrire correctement. Il est surtout d’écrire de la manière la plus humaine possible. La finalité est que l’on reconnaisse la personnalité de mon interlocuteur dans les écrits que je remets. Je construis une véritable architecture du récit autour de votre vie. Les deux activités peuvent être complémentaires, mais supposent une approche et une formation totalement différentes.
Là encore la confusion est parfois tenace entre le généalogiste qui reconstitue une parenté et le biographe qui en raconte l’histoire. Le généalogiste familial travaille à la demande de particuliers pour remonter le temps, bâtir un arbre généalogique ou retrouver des ancêtres lointains, voire très lointains. Pour cela, il mène un véritable travail d’investigation à partir de documents anciens, de sépultures, de documents administratifs par le biais des notaires, des mairies, des archives publiques… Il peut reconstituer l’histoire d’une propriété, l’origine d’un nom de famille… et est souvent sollicité pour élaborer un arbre généalogique.
Une spécialisation est possible en tant que généalogiste successoral. Celui-ci est mandaté par un notaire lorsqu’une personne décède sans héritier connu. Il va alors établir la régularité des liens de parenté pour sécuriser la transmission des biens. Il peut même représenter des ayants droit retrouvés pour régler une succession. Ce métier n’est pas non plus réglementé, mais plusieurs formations universitaires permettent de s’y former.
Si le passé familial constitue un terrain commun au généalogiste et au biographe, les outils de travail et la manière de les utiliser ne sont pas les mêmes. Le généalogiste est un enquêteur de l’état civil qui travaille sur les traces écrites. De mon côté, je dirais que mon travail commence là où s’arrête celui du généalogiste : aux témoignages vivants. Lui travaille sur la trace écrite et moi, sur la parole vivante. Je ne vais pas chercher vos grands-parents dans un registre paroissial, mais je vais vous interroger sur eux, sur vos souvenirs, sur des anecdotes avec eux. Je ne vais pas établir des faits comme le généalogiste, mais recueillir un récit vécu avec parfois des erreurs de temporalité, des zones d’ombre, mais surtout des émotions.
D’ailleurs, les deux démarches se complètent très bien et un arbre généalogique peut être une aide précieuse pour le biographe. De mon côté, pour mieux comprendre les liens de famille pendant un récit, il m’arrive de gribouiller un arbre succinct comme repère. Vous trouverez d’ailleurs aussi plusieurs généalogistes formés à la biographie et vice versa. Exemple d’Olivier Garrabé, formé comme moi à la Plume Académie et qui y propose d’ailleurs une formation à la généalogie.
Ayant exercé pendant près de 25 ans comme journaliste et rédacteur en chef dans la fonction publique, c’est une frontière que je connais particulièrement bien. J’ai d’ailleurs naïvement cru en me lançant dans la formation de biographe que cela me donnerait des facilités. (Lire : « Devenir biographe : mon parcours et ma formation »). Ce n’est pas aussi simple. Le vrai journaliste (en théorie) a comme objectif primordial la véracité de ses sources. Il doit vérifier des faits et les relater de manière objective. Il décrit une réalité qu’il présente à partir d’un reportage, d’une ou plusieurs interviews.
Cette matière va lui servir de support pour son article. Il va les manier pour élaborer une trame en jouant avec les mots pour leur donner un style accrocheur qui répond à des codes bien précis de l’écriture journalistique. Qu’il signe ou non son article, il tente de mettre sa « patte personnelle », car il en est l’unique auteur. Il cherche à informer un public large et souvent inconnu qu’il n’aura jamais l’occasion de rencontrer en personne.
Certes, quand j’ai démarré, les points communs entre mon ancien métier et ma nouvelle activité m’apparaissaient comme évidents. En effet, je mène des interviews, j’écoute attentivement, je pose des questions ciblées, je reformule et je relance, je prends des notes. Mais ensuite la finalité de cette pratique commune n’a rien à voir. En biographie, je ne m’adresse qu’à une seule personne ou à une seule famille.
Je ne recherche pas cette fois-ci la véracité journalistique, mais avant tout la vérité ressentie par mon narrateur. Sauf si je repère une incohérence majeure, peu importe qu’un évènement raconté soit vrai ou non. C’est le récit de la personne et ce qu’elle a décidé de raconter qui compte. La vérité d’un fait n’est pas la vérité d’un souvenir. Là où, en tant que journaliste, je recherchais l’objectivité (que je relativise, puisque je travaillais pour des administrations dont je devais bien entendu valoriser les actions), je recherche aujourd’hui, en tant que biographe, la sincérité et l’authenticité. Je suis au service de la parole de mon narrateur.
Mon écriture doit bien entendu être irréprochable, agréable à lire, mais ce n’est ni mon histoire ni mon récit. Je ne suis pas l’auteur de votre vie. Votre histoire vous appartient : je n’ai pas à l’embellir ni à la dramatiser. Je ne raconte pas votre vie à votre place : je vous aide à la raconter. Mon travail de biographe est réussi si, en lisant le récit que je propose, on parvient à vous reconnaître. En tant que journaliste, il était réussi si on reconnaissait un de mes articles, même si je ne l’avais pas signé, car j’y accolais un style, une formulation particulière. En biographie, je vous prête ma plume au service de votre récit.
C’est ici la confusion la plus délicate à aborder et la plus importante. Je m’appuierai sur une anecdote vécue lors d’un accompagnement en biographie hospitalière. Une patiente, rayonnante lorsqu’elle replongeait et me racontait son enfance, m’a dit à la fin d’une séance : « Je n’ai pas besoin de voir la psy depuis que je vous vois, c’est encore mieux ». Heureusement, en tant que biographes hospitaliers, nous travaillons en étroite collaboration avec l’équipe soignante et la psychologue. Tout de suite, je les ai prévenus pour permettre de repréciser les choses auprès de la patiente.
Je ne suis ni psychologue, ni psychanalyste, ni thérapeute. En tant que biographe, je ne dispose pas de grille de lecture clinique, je ne pose pas de diagnostic et je n’ai pas vocation à traiter des traumatismes ou des pathologies. Je ne soigne pas et je ne suis pas formé pour cela. Dans ce domaine et surtout en cas de fragilité ou de mal-être, il est essentiel de faire appel à un professionnel spécifiquement formé pour cela.
Si ce n’est pas l’objectif recherché au départ, on constate des effets induits, notamment dans la pratique de la biographie hospitalière. Une étude est menée actuellement sur le sujet et inscrite dans la loi sur le développement des soins palliatifs de mai 2026. Lire : « Vers une reconnaissance de la biographie hospitalière comme soin de support ? ».
Chacun de mes accompagnements privés ou hospitaliers confortent le côté thérapeutique de la biographie. Pourquoi ? Parce qu’un espace de confiance se crée et la parole se libère et se dépose. Des émotions parfois enfouies depuis longtemps remontent à la surface. J’accueille alors les pleurs parfois, les silences souvent et je compose avec tout cela. Je ne brusque pas la personne et je la laisse aller à son rythme. La personne plonge aussi dans ses souvenirs comme si elle s’extirpait le temps de l’entretien des difficultés de son quotidien. Ce qui est encore plus vrai dans le cadre d’une hospitalisation.
C’est vrai que, souvent à la fin, la personne se dit apaisée ou même libérée d’un poids. Elle est plus calme, plus sereine, parfois plus souriante. D’ailleurs les proches m’en font part dans le cadre de biographies privées mais également l’équipe soignante en biographie hospitalière. Tant mieux si l’accompagnement apporte un mieux-être, mais mon rôle se cantonne à celui de la parole et du récit. Je ne me substitue pas au professionnel compétent à qui je peux faire appel en cas de besoin. C’est pourquoi l’aide apportée par la psychologue de supervision que je consulte est également essentielle.
Pour ce dernier point, il ne s’agit pas d’une comparaison entre des activités professionnelles. Mais je tenais à répondre parfois aux interrogations sur le nombre nécessaire d’heures de travail dont a besoin un biographe pour rendre un travail de qualité. Je ne vais pas reprendre ce que j’ai déjà argumenté dans un autre article. (Lire : « L’intelligence artificielle peut-elle remplacer un biographe privé ? »). Je vais par contre évoquer un échange que j’ai eu récemment avec un monsieur. Celui-ci avait fait appel à une application automatisée pour récolter les souvenirs de son père.
Il m’a expliqué qu’il venait voir son père pour l’enregistrer à partir de cette application sur la base de questions préétablies. L’intelligence artificielle de ce système s’occupait à la fin de retranscrire et finaliser le livre. Ce monsieur était content de l’avoir fait. Mais il m’a dit après notre échange qu’il regrettait de ne pas m’avoir rencontré avant que son père disparaisse. Pourquoi ? Parce que si la machine a su en effet capturer les souvenirs, la voix et la mémoire du père de mon interlocuteur, elle n’a fait qu’en garder une trace. Elle a réalisé une retranscription rapide, propre et fidèle des propos… mais sans aucune âme. Une machine peut produire du texte instantanément. Un biographe prend le temps d’écouter une vie.
Ce n’est pas une révélation : je suis biographe et je ne suis pas une machine. Non, je ne vais pas pouvoir vous remettre le récit le lendemain de l’entretien réalisé. Et il me faut souvent beaucoup plus d’heures que je ne l’indique pour arriver à un texte satisfaisant. Dénuée de toute émotion, l’intelligence artificielle va focaliser sa production sur la retranscription mécanique d’un récit à partir des informations qu’on lui donne. Moi, de mon côté, l’essentiel va justement se jouer pendant les entretiens avec mon narrateur. Je l’écoute attentivement pour prendre les mots qu’il me donne, mais aussi ceux qu’il ne me donne pas. C’est à dire tout ce que je perçois dans une émotion, un tremblement de la voix, des yeux embués, une hésitation et un silence prolongé.
Tout ce qu’une machine ne pourra jamais capter et interpréter. Jamais elle ne saura à quel moment il faut savoir changer de sujet ou, au contraire, insister doucement en posant la bonne question. La retranscription et la construction du récit que j’élabore ensuite seront le prolongement de ce qui a été vécu. Alors non, ce n’est pas une forme de lenteur. C’est juste la condition pour que les émotions puissent être entendues avant d’être écrites. C’est, je pense, cette présence humaine et patiente qui distingue un texte généré automatiquement d’un texte réellement recueilli.
J’espère que ces repères vous auront permis de cerner davantage ce que n’est pas un biographe, mais surtout ce qu’il est au final. Je ne suis ni écrivain public, ni généalogiste, ni journaliste, ni thérapeute, ni un algorithme.
Mon métier se situe à la croisée des disciplines citées en utilisant certaines de leurs spécificités, mais sans jamais en revendiquer les compétences propres : la maîtrise rédactionnelle de l’écrivain public, la rigueur documentaire du généalogiste, la technique de l’entretien du journaliste et la qualité d’écoute et de présence propre à l’accompagnement thérapeutique. C’est l’assemblage subtil de ces savoir-faire qui permet de donner naissance à un livre unique, fidèle et durable.
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